Mannequins virtuels : la stratégie d’une industrie sexiste
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L’intelligence artificielle (IA) transforme à une vitesse vertigineuse le monde de la mode, du marketing et des réseaux sociaux. Parmi ses innovations les plus frappantes, les mannequins virtuels, conçus pour incarner la perfection esthétique, se multiplient. Derrière ces créatures numériques idéalisées se cache une stratégie business qui, sous des apparences modernes et technologiques, perpétue des représentations sexistes et hypersexualisées. Le paradoxe ? Ces avatars, souvent créés par des entrepreneuses de la tech, exploitent les biais genrés pour maximiser l’engagement en ligne et les profits.
L’essor des influenceuses virtuelles
Sur Instagram et TikTok, des comptes comme celui de Seraphinne Vallora attirent des centaines de milliers de followers. Ces avatars IA, dotés de silhouettes sculpturales et d’une beauté irréelle, posent dans des tenues audacieuses, au volant de bolides ou dans des décors luxueux. Leur esthétique évoque les anges de Victoria's Secret ou des icônes comme Adriana Lima, mais avec une touche numérique qui défie les limites du réel.
Les commentaires affluent : "Parfaite", "Plus belle que Gisele Bündchen". Ces avatars sont propulsés dans les algorithmes, captant l’attention d’un public mondial. Mais cet engouement n’est pas innocent. Grâce à des outils comme DALL-E ou Midjourney, accessibles à tous, il est possible de générer en quelques clics ces modèles numériques, infatigables et sans exigences salariales. Les marques y voient un trésor économique : coûts réduits, disponibilité permanente et une audience captive.
Cependant, le revers de la médaille est criant. Ces avatars renforcent des idéaux féminins conformes à un stéréotype : des corps exacerbés, cambrés et sexualisés, sans prise en compte de la diversité corporelle ou culturelle.
Biais sexistes dans les algorithmes
Les modèles d’IA générative, comme ceux développés par OpenAI ou Meta, sont entraînés sur des bases de données massives mais déséquilibrées. Ces biais intégrés reproduisent et amplifient des stéréotypes. Par exemple, une recherche d’images pour "CEO" montrera souvent un homme en costume, tandis que les termes "modèle" ou "assistant" généreront des femmes, souvent hypersexualisées.
Dans l’industrie du marketing, ces biais deviennent des atouts lucratifs. Une enquête récente de Madame Figaro révèle que des entrepreneuses de la tech conçoivent ces avatars pour séduire un public masculin, en jouant sur l’engagement émotionnel. Même LinkedIn n’est pas exempt de critiques : des tests ont montré que des profils féminins "masculinisés" gagnent en visibilité, confirmant les préjugés algorithmiques.
Cette stratégie n’est pas le fruit d’une simple négligence. Elle s’inscrit dans une logique où les stéréotypes sont exploités pour des profits immédiats, au détriment d’une représentation équitable des genres.
Des impacts sociétaux inquiétants
L’impact de ces avatars ne se limite pas aux réseaux sociaux. Ils s’infiltrent dans la publicité, contribuant à des campagnes où les messages sont ajustés par genre. Les produits destinés aux femmes restent associés à des rôles domestiques, tandis que ceux pour les hommes valorisent le pouvoir et la domination.
Pour les femmes réelles, les conséquences sont lourdes : une pression accrue pour atteindre des standards de beauté inatteignables et une détérioration de la confiance en soi, notamment chez les jeunes générations. Des mouvements comme #JamaisSansElles militent pour des ensembles de données plus équilibrés et des audits systématiques des algorithmes. Leur IA, ELLA, est un modèle d’inclusivité, conçu pour promouvoir l’égalité des genres.
Régulation et initiatives éthiques
Face à ces dérives, les régulations commencent à émerger. Depuis 2024, l’Union européenne impose des audits sur les biais avant le déploiement de technologies d’IA. Des start-ups se consacrent à la correction des algorithmes, mais le chemin reste long. Les bases de données mondiales, dominées par des valeurs occidentales, continuent de refléter des déséquilibres.
Les créatrices de ces mannequins virtuels défendent souvent leur démarche comme un "empowerment", arguant qu’elles contrôlent la narration. Mais leurs détracteurs dénoncent une monétisation cynique de l’hypersexualisation. À l’inverse, les avatars masculins comme Cain Walker, dotés d’une virilité exacerbée, montrent que ces stéréotypes ne concernent pas uniquement les femmes. Cependant, l’asymétrie demeure frappante : les femmes restent au cœur de l’objectification.
Vers une intelligence artificielle inclusive
L’IA offre l’opportunité de repenser les normes, mais les enjeux éthiques sont pressants. Si rien n’est fait, l’explosion des influenceuses virtuelles risque d’inonder les médias d’images biaisées, déformant davantage les perceptions genrées. Une régulation ambitieuse, combinée à une éducation numérique, pourrait toutefois inverser la tendance.
Pour transformer cette stratégie sexiste en outil équitable, il est essentiel de privilégier la diversité et la transparence. Les consommateurs, en boycottant les contenus biaisés, et les entreprises, en adoptant des chartes éthiques comme #JamaisSansElles, peuvent jouer un rôle clé dans ce changement. L’avenir de l’IA ne se résume pas à recréer une femme idéalisée : il doit s’agir de célébrer la richesse et la pluralité de l’humanité.
