Femmes rurales au Maroc : inégalités persistantes et combats quotidiens
Partager
Au Maroc, les femmes en milieu rural incarnent un pilier essentiel de l’économie agricole, tout en subissant des inégalités de genre exacerbées par la précarité économique et l’invisibilité sociale. Loin des clichés romantiques ou victimaires, elles portent à bout de bras des territoires entiers, avec un travail non rémunéré atteignant 68 % selon la sociologue Zhor Bouzidi, qui s’est exprimée lors des Assises du féminisme en 2025. Malgré les avancées législatives, ces millions de femmes rurales continuent de faire face à des obstacles structurels majeurs, nécessitant une action urgente pour leur autonomisation.
Clichés dépassés et invisibilité structurelle
L’imaginaire collectif tend à présenter les femmes rurales marocaines comme des figures passives ou des héroïnes bucoliques. Pourtant, elles jouent un rôle clé dans l’agriculture familiale, l’élevage et la transformation des produits, tout en étant largement invisibles dans les statistiques économiques. Ce paradoxe persiste malgré des réformes importantes, comme celle de la Moudawana, qui a renforcé les droits des femmes.
Cependant, cette invisibilité se voit exacerbée par des facteurs externes tels que la migration masculine, qui laisse de plus en plus de femmes à la tête des exploitations agricoles. Selon Zhor Bouzidi, 14 % des ménages ruraux sont aujourd’hui dirigés par des femmes, souvent divorcées ou célibataires, mais sans filet de sécurité sociale adéquat.
Inégalités chiffrées en milieu rural marocain
Les statistiques dévoilent des disparités criantes :
Une étude de Bank Al-Maghrib indique que 74 % des femmes rurales vivent en situation de dépendance financière. Seulement 8 % d’entre elles exercent une activité génératrice de revenus. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), 92,7 % des femmes rurales en emploi n’ont aucun diplôme, et 60 % d’entre elles sont analphabètes.
Ces chiffres illustrent l’impact des normes socio-culturelles, du manque d’accès à des formations adaptées et des opportunités économiques limitées. Alors que 90 % des emplois agricoles ruraux sont occupés par des femmes, ces dernières continuent de faire face à des écarts de revenus et à des barrières à la propriété foncière.
Précarité quotidienne et violences invisibles
Les conditions de vie des femmes rurales marocaines sont souvent marquées par une précarité extrême. Elles sont exposées à des risques importants, tels que l’utilisation prolongée de pesticides, le harcèlement ou encore le travail sans contrat ni sécurité sociale.
Des témoignages poignants, comme ceux de Malika et Chama, deux femmes rurales originaires du Rif, mettent en lumière des réalités rarement abordées : la stigmatisation des mères célibataires, les violences sexuelles et le silence qui entoure ces problématiques. Hanane Fakiri, militante à Al Hoceima, dénonce également le chômage féminin croissant et les obstacles bureaucratiques qui freinent l’accès des femmes aux emplois publics. Pourtant, elle souligne le potentiel des coopératives locales comme levier d’émancipation.
Perspectives d’émancipation et actions prometteuses
Malgré ces défis, des initiatives émergent, offrant des raisons d’espérer. Des programmes comme les microcrédits de la Fédération Nationale des Associations de Microcrédit (FNAM) ont permis à de nombreuses femmes de transformer leurs vies. Une bénéficiaire, qui avait reçu un prêt initial de 1 000 dirhams, a ainsi réussi à créer 45 emplois pour d’autres femmes de sa région.
Le ministère de l’Agriculture, quant à lui, a renforcé les formations à l’entrepreneuriat féminin et intégré une approche sensible au genre dans les politiques agricoles. Des coopératives modernes et des outils de digitalisation permettent désormais à des femmes rurales de se connecter aux marchés urbains, augmentant ainsi leurs revenus et leur autonomie.
Zhor Bouzidi, optimiste, plaide pour une refonte des politiques publiques, avec des mesures concrètes telles que :
- L’accès des femmes rurales à la propriété foncière.
- Une révision des lois sur l’héritage pour garantir une meilleure équité.
- Une couverture sociale élargie pour protéger les travailleuses agricoles.
Ces changements, alliés à une reconnaissance accrue du rôle des femmes rurales, pourraient transformer leur situation et faire d’elles des partenaires incontournables du développement inclusif au Maroc.
Un avenir à construire ensemble
Les femmes rurales marocaines se trouvent à la croisée des chemins. Leur contribution à l’économie agricole et à la résilience des territoires est essentielle, mais leur précarité freine leur plein potentiel. Alors que des initiatives prometteuses émergent, le défi consiste désormais à amplifier ces efforts pour garantir des opportunités équitables et une véritable reconnaissance.
Le Maroc ne peut envisager un développement durable sans investir dans ses femmes rurales. En leur offrant les outils nécessaires, notamment par une meilleure éducation, des formations professionnelles adaptées et une réforme des droits fonciers, le pays pourrait transformer ces femmes en véritables moteurs de changement.
Car, au-delà des clichés, leur véritable force réside dans leur résilience et leur capacité à réinventer l’avenir de leurs communautés.





