Madame Bovary, ma mère et moi : Samira El Ayachi revisite la condition féminine migrante
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Samira El Ayachi ne cesse de tendre des passerelles entre l’intime et le collectif. Avec Madame Bovary, ma mère et moi, la romancière franco marocaine s’inscrit dans un cycle de récits intimes qui éclairent, au scalpel, la mémoire des femmes migrantes en France. À travers la voix de Salwa, une jeune femme en quête de repères, elle entremêle trois générations de figures féminines : une femme du XIXe siècle, une mère immigrée arrivée dans les années 1980, et sa fille née en métropole. Le roman, paru en janvier 2026 aux Éditions de l’Aube, s’impose comme un geste littéraire à la fois politique et poétique, qui interroge la santé mentale, la filiation et la résilience dans les familles migrantes.
Une génération de mères invisibles
Derrière le récit de Salwa se profile la silhouette silencieuse de Halima, sa mère, arrivée en France par le regroupement familial. C’est une figure peu visible dans les archives nationales, souvent réduite à son rôle de femme de ménage, épouse et mère. Samira El Ayachi, elle, la place au centre de la scène littéraire, en la confrontant, à la manière de Flaubert, à Emma Bovary. Ce rapprochement n’a rien de rhétorique : il met au jour une condition féminine commune, traversée par le patriarcat, le mariage, la maternité et le sentiment d’enfermement, même si les contextes sociaux et géographiques sont radicalement différents.
Halima incarne une liberté discrète, faite de gestes simples : faire seule les courses, emmener ses enfants au parc, organiser son quotidien sans validation masculine. Ce sont, dit l’autrice, des révolutions invisibles, des micro décisions qui ont valeur de résistance. Dans un entretien récent, Samira El Ayachi note que ces femmes ont été longtemps considérées comme des figurantes dans le récit national, alors qu’elles ont aussi été des gardiennes de mémoire, de solidarités féminines et de valeurs communautaires. En les faisant parler à travers la fiction, l’écrivaine participe à une réparation symbolique, à la fois littéraire et sociale.
Le poids des silences et de la santé mentale
L’un des axes les plus puissants du roman réside dans l’exploration de la santé mentale des femmes migrantes. À travers le vécu de Halima, l’autrice met au jour un angle mort de l’histoire collective : l’isolement linguistique, la solitude sociale, l’exil affectif et la pression de la survie ont produit des souffrances psychiques profondes. Aucun réseau de soutien, aucune langue commune avec les soignants, peu de reconnaissance de ces douleurs. Dans l’interview au Courrier de l’Atlas, Samira El Ayachi souligne que l’on a souvent considéré comme « normal » que ces femmes élèvent seules de nombreux enfants, dans des conditions de précarité, tout en étant coupées de leurs méthodes de guérison traditionnelles et de leurs solidarités féminines.
Salwa, la narratrice, se sent amputée d’une partie de son histoire à cause de ces silences. Elle ne connaît pas les antécédents familiaux, ni les mots pour décrire la souffrance psychique de sa mère. Cette lacune devient pour elle un moteur : comprendre, nommer, écrire. Le roman se lit comme un cheminement vers la reconnaissance mutuelle, où la fille, au lieu de rejeter la mère, tente de la retrouver, à travers la littérature et le récit. La rencontre avec Emma Bovary, découverte au lycée, devient un miroir étrange : elle permet à Salwa de saisir que la quête d’amour, de liberté et de sens traverse les générations, même si les moyens à disposition ont changé.
Littérature comme espace de réparation
La littérature apparaît dans Madame Bovary, ma mère et moi comme un espace de réparation partagée. Salwa, femme de lettres en quête de liberté, écrit pour elle, pour sa mère et pour toutes ces femmes qui n’ont jamais pu articuler leurs propres récits. L’écriture lui permet de faire émerger le « je » individuel sans effacer le « nous » collectif, celui des mères qui parlent en premier lieu de la famille, de la communauté, de Dieu. Samira El Ayachi explique que cette génération maternelle ne psychologise pas comme la nôtre : face à la souffrance, elle répond souvent « c’est Dieu qui l’a décidé », ce qui renvoie à une structure de pensée et à un imaginaire différents.
En dédiant le livre à sa propre mère, qui ne pourra pas le lire en français, l’autrice accompli un geste symbolique puissant. Elle raconte, transmet, répare ce que les mères n’ont pas pu dire, ni même formuler dans leur propre langue. Ce geste rejoint un mouvement plus large de littérature migrante et féminine, qui cherche à donner voix aux corps invisibilisés, aux mémoires étouffées et aux douleurs minorisées. Dans ce cadre, Madame Bovary, ma mère et moi s’inscrit dans le cycle Ce qui nous relie : Histoire(s) de réparations en partage, ouvert avec Le ventre des hommes et qui explore, volume après volume, les liens entre les rives, les générations et les trajectoires féminines.
Une réconciliation entre mère et fille
L’arc de Salwa est celui d’une réconciliation entre émancipation et culpabilité. La jeune femme aspire à l’amour, à la liberté, à une vie qui ne se réduise pas aux rôles assignés, mais elle porte aussi la culpabilité de quitter un cadre familial étroit et protecteur. Entre la mère qui dit « nous » et la fille qui dit « je », se joue une tension féconde, qui n’appelle pas à la révolte brutale, mais à une compréhension élargie. Samira El Ayachi insiste sur la nécessité d’une sororité intergénérationnelle, verticale, où chaque femme se reconnaît prise dans un même système patriarcal, malgré des époques et des cultures différentes.
Cette réconciliation n’est pas une fin nette, mais un processus : Salwa apprend à habiter ses contradictions, ses brouillons, ses ratures. Elle accepte que la vie, comme l’écriture, soit faite de réécritures, de retours en arrière et de nouvelles tentatives. En cela, le roman porte une forme d’optimisme prudent : il ne minimise ni la souffrance ni l’héritage lourd du passé, mais il affirme que la parole, la littérature et la reconnaissance mutuelle peuvent devenir des leviers de transformation.
